Dans le cadre de la révision constitutionnelle actuellement en débat au parlement, des députés La République En Marche ont souhaité réécrire la Constitution en « écriture inclusive », démarche à laquelle nous nous opposons fermement.

Ces amendements, heureusement rejetés en commissions, invitent néanmoins à la réflexion.

Rappelons que l’écriture inclusive ne se limite pas aux aspects les plus controversés que sont le point médian (par exemple « le.la présentateur.rice ») et l’accord de proximité (accorder les mots avec le terme le plus rapproché, par exemple « les hommes et les femmes sont belles »)  mais désigne l’ensemble des dispositions qui visent à inclure dans la langue une visibilité accrue du féminin.

Dans son guide « Pour une communication sans stéréotype de sexe », le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, institution nationale consultative indépendante créée en 2013 et chargée de la protection des droits des femmes, a émis dix recommandations pour une communication publique sans stéréotype de sexe dont plusieurs d’entre elles induisent des modifications dans le fonctionnement de la langue française :

– Éliminer toutes expressions telles que « mademoiselle », « nom de jeune fille »… ;

– Accorder les noms de métiers, de titres, grades avec le sexe des personnes qui les occupent, par exemple « madame la cheffe de bureau », « pompière » ;

– User du féminin et du masculin dans les messages adressés à « tous et toutes », « celles et ceux », de mots épicènes c’est-à-dire identiques au masculin et au féminin, par exemple « élève » ou englobants « le public », « une personne » ;

– Utiliser l’ordre alphabétique lors d’une énumération, par exemple « égalité femmes – hommes » ou « les lycéennes et les lycéens » ;

Dans l’exposé sommaire des amendements déposés par les députés La République En Marche, ceux-ci expliquent que « la notion de “droits de l’Homme”, consacrée par la Déclaration universelle des droits de l’Homme et la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, utilise une terminologie qui n’est plus adaptée à la société actuelle ». Ainsi, le texte propose de remplacer l’expression « Droits de l’Homme » par « Droits humains ». Un autre amendement indique également que la terminologie « tous les citoyens » serait « genrée » et qu’elle ne semble donc plus adaptée : « Pour permettre l’inclusion des femmes et des hommes, cet amendement propose d’ajouter la terminologie « toutes les citoyennes » afin de rappeler la composition de notre société. »

Sensible à la lutte contre les stéréotypes sexuels, nous rejetons pourtant fermement cet argumentaire qui n’apporte aucune solution aux difficultés réelles que peuvent connaître les femmes dans la juste reconnaissance de leurs droits. Elle n’a pas sa place dans la Constitution. Il s’agit du texte au sommet de la hiérarchie des normes d’un Etat. C’est la loi fondamentale d’un pays. Elle définit les droits et les devoirs des citoyens mais aussi l’organisation institutionnelle et la séparation des pouvoirs.  La Constitution a acquis par son histoire une force dont la portée dépasse tous les clivages. Elle contient des valeurs intangibles et inhérentes. Elle ne doit pas être l’objet de révisions d’opportunité de la part d’une majorité et d’un Président qui cherchent à imposer une vision de la société. Cela reviendrait à vider de sa substance ce texte suprême, à dénaturer la Constitution.

En son temps Claude Lévi-Strauss et Georges Dumézil alertaient : « des changements délibérés risquent de mettre la confusion et le désordre dans l’équilibre subtil né de l’usage ». La langue est vivante mais selon ces deux éminents savants c’est l’usage qui conduit naturellement aux changements de la langue et non la volonté de la soumettre à des évolutions sociétales, voire à une idéologie. Nous partageons cette analyse qui respecte une juste évolution de l’usage de la langue.

Les préconisations du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ont suscité diverses réactions assez peu cohérentes entre elles, y compris au sein du Gouvernement. Ainsi, le premier ministre a signé une circulaire « INVITANT », dans un langage très jargonneux, à ne pas faire usage de l’écriture inclusive, abusivement présentée comme une interdiction. Le ministre de l’Éducation nationale s’est montré hostile à l’accord de proximité et la ministre de la culture semble favorable à la féminisation des titres. Le journal Le Monde adopte la féminisation des titres dont il impose la liste (une femme-grenouille, une chef, une clown…), tolère le point médian et annonce l’expérimentation de l’accord de proximité. Il convient également de noter qu’un collectif de professeurs a décidé de modifier de sa propre autorité les règles grammaticales en matière d’accord.

On le voit, le consensus n’existe pas sur l’écriture inclusive. L’exemple de la féminisation des titres est de ce point de vue éclairante puisque, obéissant à un même objectif, les réponses linguistiques sont différentes (« une chef », « une cheffe »).

Dès lors, quelle langue faut-il donc enseigner ? Quelles règles appliquer ? Quelle autorité est-elle à même de trancher ?

L’Académie française a vivement dénoncé l’écriture inclusive, considérant qu’il s’agissait d’un « péril mortel » pour l’avenir de la langue française. Elle précise que la démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques de cette écriture aboutit à une « langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité ». Elle ajoute dans son cri d’alarme « On voit mal quel est l’objectif poursuivi et comment il pourrait surmonter les obstacles pratiques d’écriture, de lecture – visuelle ou à voix haute – et de prononciation. Cela alourdirait la tâche des pédagogues. Cela compliquerait plus encore celle des lecteurs. »

La protection de la langue est traitée par de nombreux organismes ou institutions au premier rang desquels figure l’Académie française, mais aussi la Délégation générale à la langue française et aux langues de France ou la Délégation interministérielle à la langue française pour la cohésion sociale. Or ces organisations qui jouissent pourtant d’une autorité ne peuvent empêcher des initiatives qui visent à modifier les principes de la langue.

Aussi, nous appelons le gouvernement à s’opposer fermement à ces initiatives et à prendre rapidement des mesures pour protéger de façon globale la langue française.

Annie GENEVARD, Députée du Doubs, Vice-présidente de l’Assemblée nationale

Et ses collègues députés :

Virginie DUBY-MULLER, Patrick HETZEL, Daniel FASQUELLE, Stéphane VIRY, Nathalie BASSIRE, Raphaël SCHELLENBERGER, Jean-Pierre DOOR, Fabien DI FILIPPO, Marc LE FUR, Laurence TRASTOUR ISNART, Claude DE GANAY, Michel HERBILLON, Michel VIALAY, Pierre CORDIER, Nadia RAMASSAMY, Nicolas FORISSIER, Charles de la VERPILLIÈRE, Claire GUION-FIRMIN, Constance LE GRIP, Damien ABAD, Didier QUENTIN, Émilie BONNIVARD, Emmanuelle ANTHOINE, Éric PAUGET, Fabrice BRUN, Franck MARLIN, Frédérique MEUNIER, Geneviève LEVY, Gilles LURTON, Guillaume LARRIVÉ, Guillaume PELTIER, Ian BOUCARD, Isabelle VALENTIN, Jacques CATTIN, Jean-Jacques GAULTIER, Jean-Carles GRELIER, Jean-Charles TAUGOURDEAU, Jean-Claude BOUCHET, Jean-Luc REITZER, Jean-Marie SERMIER, Alain RAMADIER, Arnaud VIALA, Aurélien PRADIÉ, Bérengère POLETTI, Bernard BROCHAND, Bernard PERRUT, Brigitte KUSTER, Jean-François PARIGI, Olivier DASSAULT, Patrice VERCHÈRE, Philippe GOSSELIN, Pierre VATIN, Pierre-Henri DUMONT, Robin REDA, Sébastien LECLERC, Thibault BAZIN, Valérie BAZIN-MALGRAS, Valérie BEAUVAIS, Valérie BOYER, Véronique LOUWAGIE, Vincent DESCOEUR, Vincent ROLLAND, Xavier BRETON, Dino CINIERI, Jean-Yves BONY, Jérôme NURY, Josiane CORNELOUP, Julien DIVE, Laurence TRASTOUR-ISNART, Laurent FURST, Marianne DUBOIS, Marie-Christine DALLOZ, Maxime MINOT, Gérard CHERPION, Eric STRAUMANN, Emmanuel MAQUET